Il est 5h du matin, dans la nuit noire les habitants s’éveillent, allument leurs fours en terre sur les trottoirs, les bouilloires fument. Certains profitent de la fraîcheur relative pour courir ou faire quelques pas de gymnastique. Nous roulons prudemment, aveugles sur cette route sombre qui nous mène jusqu’au lac Tonlé Sap à travers les rizières. Cela ne dure pas. Un ciel rose et orange éclaire le paysage. Un moment béni avant la canicule de la journée.
Siem Reap -> Battambang

La route asphaltée s’arrête brusquement laissant place au chemin de boue sillonnant sur le fond du lac, à sec cette saison. Le village flottant est descendu à quelques km. Les barques en bois provisoires et miséreuses s’agglutinent de chaque côté. Les enfants nus courent dans la boue autour des filtres à eau installés par les ONG locales. Au bout du chemin, sur un étroit chenal s’entassent des centaines de petites embarcations : le marché flottant de Chong khnies. Comme dans tous les marchés, on y vend des poissons, des légumes. Les barques des marchandes de soupes se font un passage dans cette organisation qui nous échappe. L’odeur de poissons pourris remontant du fond des cales et celle de l’eau croupie monte à la tête.
Pour atteindre le bateau qui nous emmènera à Battambang, nous faisons rouler nos vélos sur d’étroites planches de bois, contournons les bidons du baraquement flottant de la police locale. Nous arrimons nos vélos sur le toit du bateau. A l’intérieur deux longues banquettes se font face où s’entasseront pendant 8 heures, touristes, villageois et sacs de victuailles. 8h d’observations, de somnolence, de chaleur entrecoupée de violente pluies qui ne rafraîchissent rien.

Les paysages se succèdent. Tout d’abord l’immensité du lac, les grands oiseaux, les barrières de bambous des zones de pêches, les cabanes sur pilotis des gardiens. La population locale n’y a pas accès, seuls les grands propriétaires achetant chaque année les lots de pêche peuvent exploiter cette mine d’or aquatique. Puis l’embarcation remonte le Sangkaé jusqu’à Battambang. Les villages se succèdent, les modes de vie aussi. Après les maisons flottantes apparaissent les huttes provisoires des pêcheurs devenues agriculteurs pendant la saison sèche ; les « sans terres ». Les rizières prennent ensuite toute la place dans la plaine marécageuse. Endoloris et fatigués, nous accostons dans une Battambang décevante. Où est la « ville coloniale » que décrivent les livres ? Il y a bien quelques bâtiments mais pas de quoi s’extasier. Le reste n’est que poussière. Il y a bien l’autre sur l’autre rive un quartier agréable, celui des ONG.
↑ Haut de page
|
Battambang -> Poipet
Nous sommes à 2 jours de la frontière thaïlandaise. Nous les passerons à nous lever avant l’aube pour profiter de ses miracles : fraîcheurs, lever de soleil, campagne intacte. En milieu de trajet, sur le bord de la route, sous l’œil ahuris d’une foule de villageois qui nous regardent bras ballants et en silence, nous engloutissons une soupe de nouille et de fleurs de banane. Nous repartons vite. Le but étant d’arriver avant 10h pour échapper à la morsure des rayons du soleil et nous figer sous un ventilateur. En fin de journée nous tentons une excursion en ville. Aux abords des marchés toujours le même spectacle, le tas d’ordures de 2m de haut déborde. Les vieux plastiques à ses pieds s’insinuent étroitement dans la chaussée et finissent par faire corps avec elle, envahissants toute la place.
Les routes qui jusque là étaient carrossables sont recouvertes de trous. La route entre Sisophon et Poipet est délibérément laissée à l’abandon par les autorités et paralyse le développement de la région, par ailleurs la plus pauvre du Cambodge. Le propriétaire de la ligne aérienne entre Poipet et Siem Reap s’arrange, moyennant des pots de vin, à repousser continuellement la rénovation de cette voie la plus empruntée par les touristes au Cambodge, puisque la grande majorité d’entre eux ne font qu’un aller-retour entre la Thaïlande et Angkor. C’est une souffrance de chaque instant, nous roulons sur les bas côtés, dans la terre et la poussière, désespérés de trouver mieux.
A Poipet, la ville frontière avec la Thaïlande, c’est le bouquet final. Des trous larges de 2 à 5m crèvent la voie centrale de la ville sur plusieurs km. La boue et les égouts s’y accumulent. Sur les bords d’une patinoire nauséabonde, l’un de nous attachés à ses pédales glissera et tombera en pleins dedans. La frontière est faite de casinos de luxe plantés au milieu du chaos des charrettes à bras. Ils fleurissent ici puisque les jeux de hasard étant interdits en Thaïlande. Nous tendons la tête, derrière ce sont les alignements de palmiers, les routes lissent de la Thaïlande. Même leur poste de frontière est climatisé… Nous glissons sur la voie destinée aux deux roues. Les voitures s’arrêtent aux carrefours pour nous laisser passer.
Les Thaïlandais ont le temps de nous sourire, preuve q’une vie moins dure se déroule ici. Quelques mètres et tout change…
|