Nous remontons doucement vers le nord et ses forêts primaires. A chaque passage de cols, les douces vagues des montagnes s’étendent à l’infini. Les insectes, toujours plus nombreux, organisent des concerts stridents se faisant écho d’une vallée à l’autre. Nous apprenons à les écouter, à les observer. Dès que les « cigales » au corps orange grosses comme le poing se taisent sur les versants ou que les armées de libellules rouges volent bas dans les plaines humides en nous choquant violemment de tous côtés, c’est mauvais signe. Nous devons nous préparer à un rideau de pluie qui nous rendra aveugles et grelottants.
Luang Prabang -> Nong Khiaw

Le Laos se remet difficilement des années noires de décennies de guerres et de la crise financière asiatique de 1997. Chaque village n’en possède pas moins l’électricité (disponible quelques heures dans la soirée), qui sert exclusivement à alimenter les téléphones portables ou les télévisions et leurs antennes paraboliques plantées devant chaque cabane, seule ouverture vers l’extérieur. Comme tous les médias au Laos, les deux chaînes de télévision laotiennes sont édulcorées, censurées et limitées. Les laotiens regardent donc le plus souvent les chaînes thaïlandaises ou des vidéos de karaoké.

Dès que nous rentrons dans une épicerie ou un restaurant, nous sommes directement en contact avec l’intimité des propriétaires. De la boutique de boissons agrémentée d’un unique frigo vitré au cybercafé ultramoderne, une grande partie de l’espace est occupée par le lit, la natte, les canapés ou autres chaises longues installées devant le petit écran, où toute la famille regarde de la pop laotienne récemment autorisée en 2003. Il n’y a pas de frontière, en réalité c’est la boutique qui s’installe à la maison. Pourquoi rester toute la journée derrière un comptoir alors qu’il y a les enfants à surveiller, les haricots à trier, les voisins qui passent prendre le café et une bonne série à la télé ? C’est vrai quoi ! Il nous suffit de d’un « Sabadii » sonore pour qu’une des femmes de la famille nous serve (le commerce c’est leur affaire) et reparte aussitôt à ses tâches quotidiennes. C’est toujours l’occasion de se régaler de delicieuses tranches de vie.
Udomxai -> Luang Nam Tha
-> Muang Sing

Udomxai. Les idéogrammes chinois font leur apparition. Les entreprises chinoises, n’employant que de la main d’œuvre et des matériaux chinois achèvent une autoroute qui reliera la Chine à la Thaïlande. Des milliers d’ouvriers travaillent dans la région. Ces dernières années, la Chine a investi une partie de ses bénéfices colossaux au Laos. Malheureusement cette aide est assortie de très peu de conditions. Les routes, plantations et barrages sont construits par des entreprises chinoises qui n’ont pas ou peu de considération pour les habitants et leur environnement. Contrairement à la politique des donateurs occidentaux qui, loin d’être parfaite, prend au moins en compte des facteurs comme la gouvernance et l’impact sur l’environnement, en incitant le gouvernement à améliorer son système et à investir dans le développement du pays. Parce que lorsqu’un de vos plus important donateur, première puissance de la région et investisseur dynamique est également un état à parti unique, il y a fort peu de chance que cela favorise les réformes politiques et économiques.
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Tout comme Udomxai, Luang Nam Tha est une ville-rue toute proche des forêts primaires de Nam Ha. La présence chinoise s’intensifie. Pour venir nous avons emprunté la fameuse route récemment construite, qui traverse les mêmes petits villages que partout au Laos. Sauf qu’il n’y a plus d’enfants qui jouent, plus de famille se baignant dans les sources, pas d’animaux. (en occident on connaît ça. ; depuis longtemps, qui laisserait aujourd’hui ses enfants s’amuser dehors ? trop dangereux). Les routes étroites et les trous favorisent toute une vie de milieu de village et surtout un certain calme. Quelques personnes accroupies devant leur porte regardent passer en trombe des camions et des voitures ne s’arrêtant jamais chez eux.
Le nord du Laos, réputé si intact, nous attriste. Certes il y a bien quelques « poches » de Zones Naturelles Protégées magnifiques où les brumes et les bruits d’animaux ajoutent au mystère de l’endroit. Cependant dans toute la province, les forêts disparaissent, victimes du florissant partenariat économique entre le Laos et la Chine (hé oui encore). Les cultures comme la banane, le maïs et le sucre de canne remplacent l’agriculture traditionnelle vivrière à mesure que progresse l’économie chinoise. Une véritable catastrophe écologique et humaine. La ZNP de Nam Ha présente une rare biodiversité en Asie du Sud-Est. Pour la richesse de sa faune et de sa flore, elle a été inscrite au Patrimoine Naturel de l’Asean . Les forêts naturelles remplacées par des monocultures nuisent à la biodiversité (dont se nourrissent la majorité des laotiens) et érode les sols concernés et leur environs.
Les fortes pluies autrefois absorbées par la flore naturelle, provoquent des inondations, tuant au passage et détruisant d’innombrables hectares de terres arables. Nous ne comptons plus le nombre de coulées de boue et de terrains effondrés sur les routes. Cette région bénéficie pourtant du soutien de l’Unesco, qui a mis en place le Nam Ha Ecotourism Project , qui vise à limiter les plantations d’hévéa (caoutchouc), l’écotourisme étant à terme une activité plus rentable et plus équitable. Depuis quelques années, le tourisme est l’une des premières sources de revenus en provenance de l’étranger, dont une grande part revient à ceux qui en ont besoin, parmi les communautés les plus pauvres du pays. La visite de la ZNP de Nam Ha est un des rares projets d’écotourisme réussi en Asie du sud-est.
Nous reprenons la route du retour sur Vientiane. A Luang Prabang nous avons rendez-vous avec Nit, un des responsable et créateur de la « maison de culture Puang Champa », qui vise à sauvegarder le patrimoine immatériel laotien : sa musique, ses chants, ses danses et tous les arts qui accompagnent les représentations comme la laque des bijoux, les broderies des costumes. D’un commun accord nous décidons de rester à Luang Prabang afin d’enregistrer les anciens musiciens et de créer une plaquette destinée à faire connaître leur travail. Un mois de sédentarité. Nous en rêvions…
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